Tony et Kate étaient seuls au bureau. McGee n’était pas encore arrivé, et d’après ce que les deux comparses savaient, il avait passé la nuit avec Abby. Ce qui laissait supposer plein de choses, comme l’avait fait remarquer Tony, une lueur coquine dans les yeux. Quant à Gibbs, malgré la pendule qui indiquait neuf heures et demi passées, il n’avait pas encore montré le bout de son nez.
« - Tu crois qu’il est avec cette rousse ? demanda Tony à Kate.
- Tony…
- Quoi ?! Après tout, c’est bien possible ! Tu te rappelles toutes les fois où elle est venue le chercher ?
- Oui. Et alors ? Qu’est-ce que ça prouve ?
- Rien, rien du tout. Mais avoue que c’est étrange.
- Qu’est-ce qui est étrange ? demanda soudain une voix que les deux comparses reconnurent immédiatement.
- Gibbs ! s’exclama Tony innocemment. Qu’est-ce qui t’amènes de si bon matin ? ajouta-t-il avec une pointe de sarcasme.
- Les embouteillages, Tony, les embouteillages.
- Oh, oui, bien sûr, pourquoi n’y ai-je pas pensé plus tôt ? Les embouteillages… fit Tony avec un clin d’œil en direction de Kate.
- Tony ! tonna Gibbs.
- Oui ? demanda candidement son subordonné.
- Où est McGee ?
- Ici, patron, fit alors McGee, quatre tasses de café dans les mains.
- Tiens, le bleu ! On a passé une bonne nuit dans le cercueil ?
- Vous avez passé la nuit chez Abby, McGee ? demanda Gibbs.
- Je… euh… en fait, oui, bredouilla l’intéressé.
- Et c’était bien ? le taquina Tony.
- Je… je ne pense pas que ça te regarde.
- McGee a raison, Tony, intervint Kate. Ce n’est pas parce que tu es toujours tout seul que les autres en font autant.
- Cela voudrait-il dire que notre charmante ex-agent secret a vu quelqu’un hier soir ? demanda malicieusement Tony. »
Là, Kate sut qu’elle s’était fait avoir. Bonne joueuse, elle ne répondit pas et retourna à son bureau. Soudain, le téléphone sonna. Gibbs répondit. Après quelques instants, il raccrocha brutalement et sonna le signal du départ.
« - Où est-ce qu’on va ?
- On retourne à la fac.
- La fac ? demanda Tony. Ça fait une éternité que je n’y ai pas mis les pieds.
- Ca ne m’étonne pas, murmura McGee.
- J’ai entendu ! s’exclama Tony. »
Et sur ce, la joyeuse petite troupe se mit en route. Un marin avait été retrouvé mort dans un amphi de l’université des langues anciennes de Washington. C’est la femme de ménage qui avait découvert le corps, deux heures auparavant. Elle avait aussitôt alerté la police, qui avait pris son temps avant de prévenir le NCIS. La police n’aimait pas trop les Fédéraux, ce qui expliquait leur lenteur, dit Gibbs à McGee qui s’étonnait du retard de l’information.
Tony, qui jusque là avait été un parfait boute-en-train, avait soudainement pâli en entendant Gibbs dire qu’ils se dirigeaient vers le département des langues anciennes. Kate l’avait remarqué, mais ne savait pas quoi en penser. Après tout, elle ne connaissait pas grand-chose de Tony, à part son goût immodéré pour les femmes et son humour légèrement… vaseux.
Quand ils arrivèrent à l’université, le secteur grouillait de monde. Ils parvinrent tant bien que mal à se frayer un chemin au milieu de la foule pour arriver enfin sur la scène du crime. Deux policiers restaient en faction près du corps, recouvert d’un drap blanc.
« - Bonjour ! lança Gibbs. Nous sommes les agents Gibbs, Todd, Dinozzo et McGee, et voici le docteur Mallard, notre légiste. On prend l’affaire en main. Vous pouvez rentrer chez vous.
- Très bien, agent Gibbs. On vous le laisse de bon cœur. Il ne sent pas la rose, faut dire.
- On m’a dit que c’était la femme de ménage qui avait découvert le corps, fit Gibbs en regardant sévèrement les deux hommes.
- Ouais. Elle est là-bas, dit l’un deux en désignant une porte sur la gauche de la salle. Elle est légèrement choquée, mais les toubibs lui ont donné un sédatif. Par contre, la femme du mort est arrivée, elle aussi, et elle a complètement pété les plombs.
- La femme du mort ? demanda Kate.
- Apparemment, elle est prof ici. Elle est avec une copine qui essaie de la calmer.
- Très bien, merci, dit Tony aux deux policiers qui s’en allèrent. »
Les quatre agents se tournèrent vers le mort que Ducky était déjà en train d’ausculter. Sur un signe de tête de Gibbs, ses trois collègues commencèrent à travailler. Kate photographia, McGee fit des croquis et Tony repéra les traces de sang et les autres résidus qui étaient restés sur le parquet verni de l’estrade où le pauvre marin était tombé.
« - Alors ? demanda Gibbs à Ducky.
- Eh bien, Jethro, je peux te dire qu’il est mort entre neuf heures trente et onze heures. Plus près de dix heures que de onze, d’ailleurs, mais j’en saurai plus après l’autopsie.
- Très bien, Ducky. La cause de la mort ?
- Strangulation. Très probablement avec une corde…
- Ou l’attache d’un rideau ? demanda Tony en montrant le rideau de velours pourpre dont le pan gauche était détaché du mur.
- C’est très possible, Tony, fit Ducky. La taille de la cordelette correspond à la marque sur le cou de ce jeune homme. Oui, c’est probablement cette corde qui a tué notre homme.
- Très bien, Tony, prend cette corde et envoie-la à Abby. Et pour les traces de sang ?
- A première vue, notre marin s’est défendu, Jethro. Regarde les résidus qu’il a sous les ongles. Il y a des fils. Probablement des fibres du vêtement de son agresseur. Je vais les envoyer à Abby pour qu’elle procède à des analyses.
- Très bien, Ducky. Ramène le corps à la morgue. Je veux le rapport d’autopsie sur mon bureau avant la fin de la journée.
- Mr Palmer, aidez-moi à soulever le corps, voulez-vous ? »
Gibbs se tourna vers Kate et McGee qui avaient fini leur travail préliminaire.
« - Alors ?
- D’après ce que j’ai vu, le meurtre a du se passer ici, sur la scène de l’amphi, dit Kate. Il y a des traces de pas. Les traînées de sang s’arrêtent assez rapidement, avant les marches. A mon avis, on ne va rien trouver d’autre.
- OK, fit Gibbs, la miné dépitée. Bien, on va aller voir la femme de notre marin. Peut-être qu’elle va pouvoir nous apprendre quelque chose. »
Les trois agents se dirigèrent vers la pièce que leur avait indiquée le policier. La femme du marin était sous le choc, comme prévu. Elle sanglotait entre les bras d’une autre femme. La femme de ménage, à côté d’elles, se tenait droite, déboussolée, mais calme. Gibbs se dirigea vers elle et commença à lui poser quelques questions. Il ne put rien apprendre d’autre que ce qu’il savait déjà. Elle avait pris son service à six heures et demi, et était arrivée dans l’amphithéâtre sur le coup de sept heures quarante. Elle n’avait pas tout de suite remarqué le corps, car les lumières de la scène ne marchaient pas. Elle s’était rendue compte que quelque chose clochait quand elle avait vu un pan du rideau qui n’était pas attaché. Elle était alors monté sur scène et avait vu le corps du marin. Après quelques secondes de stupeur, elle avait aussitôt prévenu la police et n’avait touché à rien avant qu’elle arrive. Gibbs la remercia, puis la laissa partir.
Il s’approcha ensuite des deux femmes, restées dans un coin de la pièce.
« - Madame, commença-t-il, je sais que c’est difficile, mais je vais avoir quelques questions à vous poser. Etes-vous d’accord ?
- Dans son état, je ne pense pas qu’elle puisse beaucoup vous aider, monsieur, répondit l’autre femme d’un ton sec en le foudroyant du regard. »
Gibbs la regarda quelques secondes, surpris de sa réaction. Elle soutint son regard. A cet instant, Tony entra dans la pièce, après avoir fini d’envoyer les pièces à conviction à Abby. Quand il vit la jeune femme il s’arrêta net. Elle ne le remarqua pas tout de suite.
« - Excusez-moi, vous êtes madame… ? demanda Gibbs à la femme. »
Mais ce fut Tony qui lui répondit :
« - Maddy. Maddy Saint-John. »
La jeune femme se redressa d’un coup et posa son regard sur Tony. Dans ses yeux, une incrédulité sans nom se dessina. Elle resta muette quelques instants. Gibbs, Kate et McGee regardèrent tour à tour les deux jeunes gens.
« - Tony ! s’exclama tristement la dénommée Maddy.
- Salut. »
Quelques instants de silence, à peine troublés par les sanglots de la jeune veuve, suivirent ce bref échange. Gibbs en profita pour se tourner à nouveau vers les deux femmes.
« - Très bien, mademoiselle Saint-John. Ecoutez, votre amie ne semble pas être en mesure de nous aider, mais vous pourriez peut-être répondre à nos questions, vous ?
- Si vous voulez, répondit froidement la jeune femme, les yeux toujours rivés sur Tony. Carla, ma chérie, dit-elle plus doucement en se tournant vers son amie, je vais te laisser quelques instants pour répondre aux questions des agents du NCIS. Je ne serai pas longue. »
Puis, elle se détacha doucement de son amie. Gibbs fit signe à Kate et McGee de rester avec elle, et à Tony de venir avec lui.
« - On pourrait aller dans mon bureau, proposa Maddy. Il y aura moins de remue-ménage.
- On vous suit. »
Les deux agents suivirent donc la jeune femme jusqu’à son bureau, situé au troisième étage. Aucun mot ne fut échangé entre eux, même si Gibbs aurait bien voulu savoir ce qui se passait entre Maddy et Tony.
« - Installez-vous, dit Maddy en désignant deux sièges aux agents, tandis qu’elle-même s’installait à son bureau. »
Elle était soudain devenue nerveuse, bien plus que dans la petite pièce, lorsqu’elle avait rembarré Gibbs. Elle ne cessait de triturer un stylo bic qui traînait sur le bureau, et évitait de regarder Tony. Quant à lui, il ne pouvait s’empêcher de la fixer, d’un air ahuri.
« - Alors, que voulez-vous savoir agent… ?
- Gibbs. Jethro Gibbs. Et voici…
- Tony Dinozzo. Nous nous connaissons, agent Gibbs.
- Très bien. Cela va peut-être faciliter notre discussion, alors.
- Ça, j’en doute, Gibbs, fit Tony d’un air sombre. »
Maddy eut un instant l’air triste, ce que Gibbs ne manqua pas de remarquer. Puis elle sortit un paquet de cigarettes d’un tiroir et s’en alluma une, la première d’une longue série. Ses mains tremblaient.
« - Connaissiez-vous bien le mort ?
- Il s’appelait Jake Ferretti, agent Gibbs. Et oui, je le connaissais bien. Carla est ma meilleure amie et j’étais sa demoiselle d’honneur lors de son mariage avec Jake.
- Est-ce qu’il était habituel qu’il vienne ici, surtout tard le soir ?
- Non. C’est la première fois qu’il venait. Il était en Irak depuis un an et demi. Il est revenu parce qu’il a subi un choc psychologique très important et qu’ils l’ont déclaré inapte au service.
- Quand est-il revenu ?
- Il y a trois semaines. Mais l’armée l’a gardé pour des examens psy et il ne devait rentrer chez lui qu’hier soir.
- Etait-il prévu qu’il passe prendre sa femme au travail ?
- Non. Il voulait lui faire la surprise. Il lui avait dit qu’il serait à la maison aujourd’hui. Il m’a appelée pour que je m’arrange pour qu’elle reste travailler au bureau tard hier soir.
- Pourquoi ici et pas chez eux ?
- C’était symbolique. C’est ici qu’ils se sont connus il y a six ans.
- D’accord. Vous l’avez vu hier soir ? »
La jeune femme marqua un temps d’arrêt, et pour la première fois regarda Tony.
« - Oui. A neuf heures.
- De quoi avez-vous parlé ?
- De choses et d’autres. C’était personnel, ajouta-t-elle pour prévenir d’éventuelles questions de Gibbs.
- Où était-ce ?
- Dans l’amphi. J’avais eu un cours jusqu’à huit heures et demi et je finissais de tout ranger.
- Comment était-il ?
- D’après ce que j’ai vu, il était stressé. Ça se comprend quand on a passé un an et demi en Irak. Quand je lui ai posé la question de ce qu’il allait faire, il m’a répondu que l’armée lui avait trouvé un poste d’instructeur et qu’il ne partirait plus. Nous nous sommes quittés vers neuf heures vingt.
- Vous êtes partie la première ?
- Nous sommes sortis ensemble, mais ils s’est rendu compte qu’il avait oublié son écharpe dans l’amphi, alors il y est retourné. Je ne l’ai pas attendu. Je suis partie directement. De toutes façons, il devait monter voir Carla et je savais qu’ils aimeraient rester seuls.
- Carla était-elle en haut ?
- Oui, jusqu’à neuf heures et demie. Quand je l’ai vue ce matin, je lui ai demandé si elle avait des nouvelles de Jake. Elle m’a dit que non, mais qu’elle avait tout préparé pour son retour. J’en ai déduit qu’il n’était pas allé la voir. Je ne savais pas pourquoi, mais j’ai imaginé que c’était du au stress post-traumatique. Quand nous sommes arrivés à la fac, vers huit heures, nous avons vu la police. Et… enfin, vous connaissez la suite.
- Oui. Eh bien, mademoiselle Saint-John, je vous remercie. Si nous avons des questions, nous vous appellerons.
- Très bien. Ecoutez, agent Gibbs, je sais que vous devez faire votre boulot, – et en disant ces mots elle jeta un regard insistant vers Tony, qui détourna le regard – mais si vous pouviez éviter de déranger Carla pour l’instant. Elle est très perturbée, et les questions de la police l’ont déjà assez abattue comme ça, sans pour autant en rajouter une couche.
- Je vais voir ce que je peux faire, dit Gibbs, mais je ne promets rien. Si nous avons des indices, ou des questions à lui poser, je crains de ne pouvoir éviter plus longtemps la confrontation, si désagréable qu’elle soit.
- Alors prévenez-moi avant d’aller la voir. Je vous donne mon numéro.
- Pas la peine, dit Tony. Je l’ai toujours. »
Maddy le regarda d’un air surpris. Il esquissa un sourire triste.
« - Même les pires choses, on ne peut s’empêcher de les garder, parfois, fit-il d’un ton amer. »
Sans un mot de plus, il sortit, laissant la jeune femme abasourdie, et Gibbs légèrement étonné. Les deux agents retournèrent auprès de leurs collègues, tandis que Maddy allait voir Carla pour la ramener chez elle.
« - Qu’est-ce qu’elle vous a dit ? demanda McGee, quand Tony et Gibbs arrivèrent. »
Gibbs leur fit la synthèse de ce qu’ils avaient appris, tandis que Tony s’affalait sur une chaise, les yeux dans le vide. Kate, remarquant son trouble, s’assit à côté de lui.
« - Tony ? Est-ce que ça va ?
- Ca pourrait aller mieux.
- Tu la connais bien, cette Maddy Saint-John ?
- C’est mon ex, répondit simplement le jeune homme. »
Kate remarqua l’emploi du possessif. Tony n’avait pas dit : « C’est une de mes ex », mais « C’est mon ex ». Apparemment, elle avait beaucoup compté pour lui, mais ça s’était mal terminé. Voyant qu’elle ne pourrait rien apprendre de plus, elle le laissa tranquille.
Les quatre agents retournèrent au bureau. Tony ne desserra pas les lèvres pendant tout le trajet. Gibbs commençait à trouver le temps long. Quand ils arrivèrent, il prit Tony à part.
« - Très bien, Tony. Je ne veux pas savoir ce qui s’est passé entre vous, ça ne me regarde pas. Mais je dois être sûr que vos relations houleuses ne perturberont pas l’enquête. Est-ce que tu es capable de faire ton boulot correctement ?
- Je ne sais pas, Gibbs. »
A l’intonation de son subordonné, Gibbs comprit que les choses étaient plus graves qu’il ne l’avait pensé. Pour la première fois, Tony était déboussolé. Il allait mal et Gibbs ne savait pas quoi penser. Il décida de laisser tomber. Pour le moment, il n’y avait rien à faire.
La journée se passa normalement, même si Tony ne retrouva pas son entrain habituel. Ils s’étaient fait apportés les cassettes vidéo de la surveillance de l’université et ils passèrent une bonne partie de la journée à tout visionner. Malheureusement, il n’y avait pas de surveillance de l’amphithéâtre ou des bureaux, mais seulement du hall et des couloirs. S’ils virent Jake Ferretti entrer, puis ressortir avec Maddy Saint-John, puis rentrer à nouveau dans l’amphi, ce fut tout. Il n’en ressortit pas, ni personne d’autre, d’ailleurs.
« - Le meurtrier devait connaître les lieux, dit McGee. Il a évité les caméras et a du prendre la sortie de secours pour éviter de se faire repérer.
- Ce qui voudrait dire qu’il travaille à l’université, dit Kate.
- Exact. Donc, nous allons étudier tous les fichiers des personnels de l’université, fit Gibbs. McGee, vous vous en chargez. Kate, tu vérifies les états de service de Ferretti et tu vois s’il n’avait pas des ennemis. Tony, on va voir Ducky. »
Dans la salle d’autopsie, Ducky était en train de travailler sur le corps de Ferretti.
« - Ah, Jethro ! Tu tombes bien !
- Dis-moi que tu as de bonnes nouvelles, Ducky.
- Eh bien, étant donné que notre cher marin est mort, je doute que ce soit une bonne nouvelle pour lui d’apprendre ce qui l’a tué, mais…
- Ducky !
- Oui, oui, Jethro. Alors, comme l’a deviné Tony, c’est bien la cordelette du rideau qui a tué notre marin. Mais apparemment, il y a eu lutte. Il s’est défendu becs et ongles, ce pauvre Ferretti. Il a des hématomes sur tout le corps, et des cicatrices, dues à des balles, mais c’est probablement du à son séjour en Irak.
- Oui, et… fit Gibbs avec impatience.
- Et j’ai réussi à extraire, outre les fibres de vêtement que j’ai envoyées à Abby, des morceaux de peau. Infimes, certes, mais assez pour qu’Abby puisse travailler dessus. Il avait également une blessure due à un coup de couteau sur l’avant-bras gauche, blessure qu’il a reçue pendant qu’il se battait avec son agresseur. La lame correspond à un opinel. La blessure n’est pas très profonde, cela dit.
- Très bien, Ducky. Et l’heure de la mort ?
- Et bien, j’ai réussi à déterminer, vu la rigidité du cadavre et l’atmosphère de la pièce, que la mort a du survenir vers dix heures moins le quart, à quelques minutes près. Une ou deux.
- Tu es sûr ?
- Oui, oui, Jethro, certain. Ça ne fait aucun doute.
- OK, Ducky, merci. Sinon, à part ça, tu n’as rien d’autre ?
- Non, Jethro. Notre marin était en parfaite santé physique et à part cette légère blessure et la marque de la cordelette, je n’ai rien trouvé qui se rattache au meurtre. A part que l’agresseur doit être un homme, car il a fallu une sacrée force pour venir à bout d’un homme superentraîné comme notre marin.
- D’accord. On va voir Abby maintenant. Peut-être qu’elle pourra nous en apprendre plus.
- Oh, Jethro, tu me vexes, dit Ducky d’un ton à la fois réprobateur et amusé.
- Tu t’en remettras. »
Gibbs et Tony se dirigèrent ensuite vers le labo d’Abby, Tony n’ayant rien dit durant l’exposé de Ducky.
« - Salut Abby ! lança joyeusement Gibbs.
- Salut vous deux !
- Qu’est-ce que tu as pour nous ?
- Et bien, j’ai analysé les fibres que m’a données Ducky. C’est du coton bleu ciel, de fabrication courante. Le pull était propre, il venait de sortir de la machine. Aucun résidu qui puisse vous aider.
- Eh bien, on fera avec, dit Gibbs qui sentait sa patience s’émousser considérablement.
- Sinon, pour les lambeaux de peau, j’ai pu comparer l’ADN avec celui des gouttes de sang tombées par terre. Il correspond, pour certaines du moins. Les autres appartenant au mort.
- Notre agresseur a été blessé ?
- Oui. Je suis catégorique. Je ne peux pas dire si c’est profond, mais d’après la trajectoire des gouttes et leur nombre, je dirai que non. Probablement une blessure du même type que celle de Ferretti. Au bras, peut-être au flanc, mais je ne sais pas.
- Ce qui ne nous avance pas beaucoup.
- Exact. Mais l’agresseur était un homme du groupe O positif. Et il souffre de diabète.
- C’est déjà plus encourageant, dit Gibbs qui commençait à reprendre confiance.
- Exact. Quant à la cordelette, je n’ai rien relevé dessus. Pas d’empreintes digitales, mais des fibres du pull de l’agresseur, en coton bleu, comme vous le savez.
- Bon, et bien, je te remercie de ta diligence, ma chère Abby.
- Mais c’était un plaisir, mon cher Jethro, répondit-elle en riant. »
Tony quitta la pièce pour aller porter les nouvelles à Kate et McGee, mais Abby retint Gibbs quelques minutes.
« - C’est vrai ce que m’a dit Kate ?
- Quoi ?
- Que Tony a retrouvé son ex ?
- Son ex ?
- Oui. Maddy quelque chose.
- Maddy Saint-John. Mais je ne savais pas que c’était son ex.
- C’est Tony qui l’a dit à Kate, mais sans faire plus de commentaires. Tu ne trouves pas ça bizarre ?
- Tony est bizarre, Abby. Ne vas pas chercher midi à quatorze heures. Allez, faut que j’y aille.
- N’empêche que c’est louche, tout ça, murmura Abby pour elle-même. »
Gibbs ne put s’empêcher de réfléchir aux paroles d’Abby alors qu’il remontait à son bureau. Il est vrai que Tony avait beaucoup d’ex, il changeait de filles comme de chemise, mais apparemment, avec celle-là, ç’avait été différent. Dès que l’enquête serait finie, il questionnerait Tony. Pour l’instant, il avait d’autres chats à fouetter.
« - Du nouveau ? demanda-t-il aux autres.
- Ce que vous a dit Maddy Saint-John est exact, commença Kate. Le lieutenant de corvette Jake Ferretti est bien rentré d’Irak il y a trois semaines. Il a été envoyé au centre de Baltimore pour un stage de désentraînement. Il a perdu toute son unité lors d’un raid sur Bagdad et en a gardé des séquelles psychologiques assez graves. D’après l’armée, il aurait du suivre une psychothérapie à durée indéterminée pour aller mieux. Le prochain rendez-vous était déjà pris. Malgré ses troubles, il semblait impatient de retrouver sa femme. Les médecins étaient optimistes. Ils l’ont laissé partir sans aucune crainte.
- OK, et du côté de ses ennemis ?
- Apparemment, il n’avait guère de problèmes. Ni avec sa hiérarchie, ni avec ses subordonnés. Il était bien noté et avait des rapports favorables. Ses hommes l’aimaient bien et il n’a donné aucun blâme durant son séjour sur le Eisenhower. De toute façon, toute son unité s’est fait descendre. Mais personne ne l’a rendu responsable. Ni ses supérieurs, ni ses collègues. Quant aux familles des morts, aucune n’a fait preuve de velléités particulières.
- McGee ?
- Je cherche toujours, monsieur, répondit l’intéressé. J’ai affiné la recherche aux seuls hommes, en éliminant ceux qui n’étaient pas de taille à affronter le lieutenant, mais ça nous fait quand même une bonne cinquantaine de personnels administratifs. Sans compter tous les étudiants.
- Il n’y en a pas beaucoup, dit soudain Tony. La plupart des gens qui s’intéressent aux langues anciennes sont des femmes.
- Ah, fit Gibbs, surpris de la prise de parole subite de son collègue.
- Et de toutes façons, il n’y a pas grand monde qui s’intéresse à ça, de nos jours, continua Tony.
- OK. Ce qui nous laisse quand même, si on exclut les étudiants, un bon paquet de gens à interroger, dit Kate.
- Il faut voir ceux qui ont un rapport avec Ferretti, fit Gibbs. Mais apparemment, personne ne le connaissait, à l’université.
- Mais tout le monde connaît sa femme, dit Tony. Carla travaille là-bas depuis qu’elle a commencé ses études.
- Exact, fit Gibbs, de plus en plus surpris. Tu la connais ?
- C’est la meilleure amie de Maddy, répondit Tony, comme si cela expliquait tout.
- Peut-être que quelqu’un lui en voulait, suggéra Kate. Elle avait peut-être volé la place d’un autre professeur.
- Ou bien c’est son amant qui n’a pas supporté de se voir rejeté, une fois le mari revenu, suggéra McGee.
- Carla n’est pas du genre à tromper son mari, intervint Tony. Elle n’est pas comme Maddy, ajouta-t-il dans un murmure. »
Les trois autres entendirent cette remarque mais ne firent aucun commentaire, même si désormais tout était clair dans leur esprit.
« - On n’a qu’à aller lui poser la question nous-mêmes, dit Gibbs.
- Ecoute, Gibbs, je ne crois pas que dans son état elle ait envie d’entendre cette question, fit Tony d’un ton plutôt sec.
- Alors on va la poser à Maddy. Tu as son numéro, tu m’as dit. Appelle-la. »
Tony releva la tête d’un geste brusque et regarda Gibbs comme si celui-ci lui avait annoncé que les martiens existaient bel et bien.
« - Hors de question. Appelle-là toi-même. Je ne veux plus jamais lui parler. »
Son ton était sans appel. Gibbs comprit qu’il valait mieux ne pas insister et ce fut lui qui appela Maddy.
« - Mademoiselle Saint-John ?
- Oui.
- C’est l’agent Gibbs.
- Que voulez-vous ?
- Je voudrais savoir s’il était possible que Carla Ferretti ait eu un amant pendant que son mari était en Irak.
- Non. Elle m’en aurait parlé. Et de toutes façons, elle n’est pas du genre à tromper son mari, elle.
- C’est ce que Tony m’a dit.
- Oh. Je vois.
- Et est-ce qu’elle a des ennemis ?
- Non. Carla est très appréciée de ses collègues.
- Personne n’aurait été jaloux d’une éventuelle promotion ?
- Non. Carla est spécialiste du sumérien. C’est la directrice de son département, et elle n’a que trois personnes sous ses ordres. Trois professeurs-chercheurs, comme elle. Mais tous les quatre travaillent main dans la main, et aucun n’avait de raisons particulières de lui en vouloir. La preuve : il y a deux mois, Jenny Thatcher et Samuel Stein ont fait une découverte très importante sur l’alphabet sumérien et elle a tenu à ce que ce soit eux qui annoncent leur découverte, et non elle, comme cela aurait du se passer, puisqu’elle est leur directrice.
- Très bien. Donc elle n’avait pas d’ennemis, personne susceptible de vouloir lui faire payer quelque chose ?
- Non.
- Je vous remercie, mademoiselle Saint-John.
- C’est toujours un plaisir d’aider la police, dit-elle ironiquement avant de raccrocher. »
Gibbs raccrocha, l’air pensif.
« - Alors ? demanda Tony.
- Alors elle n’a pas d’ennemis, ni d’amant.
- Si ce n’est pas elle qu’on visait, alors c’était son mari, dit Kate.
- Oui, mais lui non plus n’a pas d’ennemis, dit McGee.
- Ce qui fait qu’on n’a rien, résuma Tony.
- Exact, fit Gibbs. Mais il y a quelque chose de louche, dans cette histoire. Quelque chose qui ne colle pas. Il faut retrouver le porteur du pull bleu.
- Mais comment faire ? On ne va tout de même pas aller fouiller dans les penderies de tous les employés hommes de l’université ! s’exclama Kate.
- Evidemment, dit Gibbs avec un soupir. »
Les quatre agents se regardèrent pendant quelques minutes, tous découragés. L’affaire se corsait. Les Ferretti formaient un couple modèle et pourtant le mari avait été assassiné sur le lieu de travail de sa femme. Et pour compliquer le tout, la meilleure amie de la veuve était l’ex de Tony, ce qui le rendait irritable au possible et n’améliorait guère l’ambiance de l’équipe. Finalement, chacun rentra chez soi.
Toute la nuit, Gibbs ne cessa de penser à cette affaire. Quelque chose le tracassait. Pourquoi s’attaquer à un marin inconnu dont on ne savait même pas qu’il devait venir à la fac ce soir-là ? Ce ne pouvait pas être l’œuvre d’un rôdeur, il en était sûr, car rien n’avait été volé au lieutenant, et de plus, le gardien n’aurait jamais laissé entrer un clochard ou un vagabond. Après quelques heures de réflexion, Gibbs parvint à la conclusion que le meurtre n’avait rien à voir avec le lieutenant, ni avec sa femme. Il fallait s’intéresser aux autres personnes présentes à l’université. Et qui était avec le mort quelques minutes avant sa mort ? Maddy Saint-John. Gibbs avait du mal à croire en la culpabilité de la jeune femme. Même si elle n’avait guère montré de signes de douleur ou de tristesse, même si elle n’avait pas éclaté en sanglots quand elle avait découvert le corps, cela ne prouvait rien. Elle avait apparemment un caractère bien trempé et elle ne se laissait pas facilement abattre. Il décida néanmoins de creuser de ce côté le lendemain. Ce qui signifiait qu’il devrait parler à Tony de ses soupçons. Et il n’était pas sûr que Tony réagisse bien à la nouvelle que son ex-petite amie puisse être une meurtrière. Gibbs s’endormit difficilement cette nuit-là et son sommeil fut agité.
Dans un autre coin de la ville, Tony faisait les cent pas dans son appartement. Avoir revu Maddy l’avait bouleversé, beaucoup plus que ce que les autres croyaient. Des photos jonchaient le sol de sa chambre. Sur toutes, la même jeune femme brune aux yeux gris, très belle, qui la plupart du temps souriait à pleines dents. Il en ramassa une et l’observa quelques secondes.
« - Los Angeles, 1997, murmura-t-il pour lui-même. C’est dingue, même maintenant, je peux dire quand et où toutes ces photos ont été prises. »
Il soupira. Il attrapa d’autres photos, énumérant les dates et les lieux avec la même tristesse teintée d’amertume. Une, particulièrement, attira son attention. Elle avait été prise en 1999, à Washington, dans la maison de la jeune femme. Tony venait de rentrer de mission. A cette époque il était à Boston et il était venu passer le week-end chez elle. Il avait pris cette photo alors qu’elle travaillait à une traduction, à son bureau. Elle avait l’air grave qu’elle prenait quand elle se plongeait dans ses livres. Tony soupira à nouveau, mais un léger sourire flottait sur ses lèvres, cette fois-ci. Il l’avait aimée. Il secoua la tête lorsque le souvenir de leur rupture lui revint en mémoire et à nouveau il se mit à arpenter son appartement, furieux contre lui-même de se laisser encore prendre par les sentiments après tout ce temps. Il ne dormit pas de la nuit, ressassant ses souvenirs, comme s’il voulait se faire mal.
Le lendemain, Gibbs attaqua bille en tête. Il fallait qu’il se fasse une image plus précise de Maddy Saint-John s’il voulait comprendre ce qui s’était passé avec le lieutenant Ferretti. Kate et McGee n’étaient pas là, il les avait envoyés à la fac en mission d’infiltration, pour déterminer qui serait susceptible de commettre un meurtre pareil. Il commença donc :
« - Tony.
- Oui patron ? répondit Tony en baillant.
- Depuis combien de temps connais-tu Maddy Saint-John ? »
Immédiatement, Tony fut sur ses gardes. Il se redressa et regarda Gibbs d’un air qui ne laissait présager rien de bon. Quand il répondit à Gibbs ce fut d’un ton sec et cassant :
« - Quel est le rapport avec l’enquête ?
- Il n’y a pas de rapport direct, mais j’aimerais en savoir plus sur elle.
- Il n’y a rien à savoir sur Maddy.
- Tony ?
- Ecoute, Gibbs. Maddy et moi on est sortis ensemble pendant quelque temps et ça s’est mal terminé, c’est tout. Satisfait ?
- Non. Je ne demande pas à savoir tout sur votre histoire. Ça ne me regarde pas, je te l’ai dit. Je veux juste savoir quel genre de femme c’est. Enfin, tu me comprends. »
Tony le regarda pendant quelques instants en silence, puis il esquissa un sourire ironique.
« - Tu la soupçonnes d’avoir tué le lieutenant, c’est ça ?
- Non, mais il est vrai que cette affaire me tracasse et que, comme elle a été la dernière personne à avoir vu le lieutenant vivant, elle m’intéresse.
- Elle ne l’a pas tué, Gibbs, affirma Tony. Je suis catégorique là-dessus. Elle a beaucoup de défauts mais ce n’est pas une meurtrière. Elle sait très bien pourrir la vie des gens sans avoir à les tuer.
- Tony, je t’ai dit qu’elle n’était pas suspecte…
- Bien sûr qu’elle est suspecte ! Et toi et moi savons depuis le début qu’elle peut l’avoir tué. Mais elle ne l’a pas fait. Elle n’aurait pas pu faire ça à Carla. En plus, elle aimait bien Jake.
- Comment le sais-tu ? Elle te l’a dit ?
- Ouais, dit Tony après quelques secondes. Quand on était ensemble. Carla avait rencontré Jake lors d’une conférence à la fac et puis il avait du repartir en mer, mais quand il était revenu, ils avaient commencé une relation sérieuse. Maddy me racontait tous les détails. A ce moment-là j’étais à Boston et je ne revenais pas tous les week-ends à Washington. On devait dîner tous les quatre, et puis Maddy et moi on a rompu. Le dîner ne s’est jamais fait et je n’ai jamais vu Jake. Je ne savais même pas son nom de famille.
- Combien de temps vous êtes restés ensemble, Maddy et toi ?
- Cinq ans. Je sais que tu dois être surpris, ajouta-t-il avec un regard entendu, mais à l’époque, c’était le grand amour. Enfin bref, maintenant ça a bien changé. C’est tout ce que tu voulais savoir ?
- Ecoute, Tony, je sais que votre rupture a du être difficile à supporter, mais tu pourrais faire un effort. Ne serait-ce que pour les besoins de l’enquête.
- Si tu veux que j’évite de faire des vagues, alors tu n’as rien à craindre, je ne ferai pas de scandale. Mais ne me demande rien de plus. Et surtout pas de lui adresser la parole. »
Sur ce, Tony se leva et se dirigea vers les toilettes. Gibbs resta songeur quelques secondes, puis appela Maddy. Elle lui répondit assez fraîchement et quand il lui demanda son alibi pour la nuit du 16 au 17, elle lui répliqua assez vertement qu’elle était restée chez elle à traduire du Pindare, un auteur grec du cinquième siècle avant Jésus-Christ sur lequel elle préparait une conférence. Après ce bref échange, Gibbs appela McGee et lui demanda de vérifier l’alibi de la jeune femme en faisant une enquête de voisinage.
Quelques minutes plus tard, Kate appela Gibbs pour l’informer que ses recherches avaient échoué.
« - Tu n’as vraiment rien trouvé ? demanda Gibbs.
- Non. J’ai vérifié tout le personnel masculin, et aucun ne porte de pull bleu ciel. De plus, même si on sait que notre assassin est diabétique, je ne vais pas le crier sur tous les toits. Au fait, Tony a du nouveau de ce côté-là ?
- Pour l’instant, il prospecte par téléphone, mais on a déjà recensé trois diabétiques du type de notre assassin parmi les employés masculins de la fac. Et il en reste une bonne vingtaine à vérifier.
- OK. Donc, pour résumer, on n’a rien de rien.
- Exact, Kate. Il est donc impératif que tu me trouves ce pull bleu.
- Je fais ce que je peux, Gibbs.
- Je sais. Continue. »
Si Kate avait fait chou blanc, de son côté, McGee avait fait une découverte intéressante. Il était allé au domicile de Maddy Saint-John, situé dans le quartier le plus chic de la ville. Elle habitait une belle maison de style colonial à trois étages, le tout entouré d’un immense jardin. McGee fut soufflé. Mais une fois passée la première stupeur, il se mit au travail. Il avait espéré qu’elle habitait un appartement, auquel cas il aurait facilement pu demander au gardien de l’immeuble à quelle heure elle était rentrée la nuit du meurtre, mais il devrait faire une enquête de voisinage. Il eut de la chance car la voisine de gauche de Maddy était une vieille dame qui jouait le rôle de commère du quartier. Elle se montra charmante avec McGee, l’invitant à prendre le café accompagné d’une douzaine de cookies et déblatérant pendant un quart d’heure sur les voisins en général. Quand McGee se permit de réorienter la conversation sur les allées et venues de Maddy, elle se reprit :
« - Oh oui, cette chère Magda. Elle vient d’une grande famille de la vieille aristocratie anglaise, vous savez. Une famille riche et au sang bleu. J’ai bien connu sa mère. Elle est morte trop jeune, la pauvre. Magda avait à peine quatre ans. Son père s’est remarié trois ans après avec une Américaine, charmante, très cultivée. Ils ont vécu dans cette maison pendant quelques années, puis ils ont déménagé dans une autre de leurs propriétés de Washington, mais ils n’ont jamais loué la maison. Ils ont embauché un jardinier et une femme de ménage pour tout garder en ordre. Quand Magda a eu ses diplômes, elle s’est installée ici.
- Très bien, madame Fitzgerald, mais ce que je voudrais savoir c’est l’heure à laquelle elle est rentrée la nuit du 16 au 17.
- Attendez, laissez-moi réfléchir. Elle n’est pas rentrée de la nuit, dit la vieille dame après quelques secondes de réflexion.
- Vous en êtes sûre ?
- Oui. Je peux vous l’assurer, car Graffiti et Forrest, ses deux chats, sont restés chez moi toute la nuit alors que dès qu’ils entendent sa voiture, ils sortent et rentrent avec elle. De plus, hier matin je me suis levée et sa voiture n’était pas là, et le journal était sur le perron. Je me lève tous les matins à sept heures et elle ne part jamais avant sept heures et demie. Je suis catégorique : elle n’a pas passé la nuit chez elle.
- Et vous ne savez pas où elle a pu aller ?
- Non. Elle a du rester très tard à l’université et s’endormir sur une de ces chères traductions. Le pauvre ange. Elle travaille trop.
- Très bien, madame Fitzgerald, je vous remercie beaucoup, fit McGee en se levant. Vous m’avez été d’une précieuse aide.
- Mais c’est tout naturel, voyons, jeune homme, fit son hôtesse en le raccompagnant à la porte. »
Aussitôt sorti, McGee appela Gibbs et lui apprit ce que madame Fitzgerald venait de lui dire. Gibbs lui ordonna de rentrer au bureau et d’aider Tony dans ses recherches concernant les employés diabétiques, pendant que lui irait faire un tour à l’université, pour voir Maddy.
L’université était en plein remue-ménage. Apparemment, il y avait du déménagement dans l’air car des cartons circulaient dans tous les étages, et on entendait, ici et là, des bruits de verre cassé, des injures dus à des cartons tombés sur les pieds et des ordres plus contradictoires les uns que les autres. Gibbs interpella Kate et lui fit signe de monter avec lui. Dans l’ascenseur, il lui fit part des découvertes de McGee.
« - Pourquoi nous a-t-elle menti alors qu’elle savait qu’on vérifierait ? demanda Kate.
- Je n’en sais rien. J’ai parlé à Tony ce matin et il m’a dit qu’elle n’était pas de taille à tuer un homme. Je dois avouer que je le crois.
- Alors qu’est-ce qu’elle a fait pendant toute la nuit ?
- Je ne sais pas, mais on va bientôt le découvrir. »
Le troisième étage était encore plus bondé que les autres. Le capharnaüm qui y régnait était indescriptible. Ils parvinrent tant bien que mal à se frayer un chemin jusqu’au bureau de Maddy et Gibbs ne se donna pas la peine de frapper avant d’entrer. La jeune femme était à son bureau, penchée sur des bouquins et ne les remarqua pas avant qu’ils ne se plantent carrément devant elle. La musique envahissait la pièce. Quand elle releva la tête, elle ne parut pas surprise de les voir.
« - Agent Gibbs. Que puis-je faire pour vous aujourd’hui ? demanda-t-elle en baissant le son de la radio qui diffusait Ella Fitzgerald.
- Pourquoi nous avoir menti ?
- Je ne vous ai pas menti, répondit Maddy d’un ton sec, mais quand elle alluma une cigarette, Kate remarqua que ses doigts tremblaient.
- Vous nous avez dit que vous aviez passé la nuit du 16 au 17 chez vous. Or, votre charmante voisine, madame Fitzgerald, nous a indiqué que c’est faux. Alors, je repose ma question : où étiez-vous dans la nuit du 16 au 17 ? »
Maddy regarda quelques instants ses deux interlocuteurs, puis, poussant un soupir, elle se leva et alla à la fenêtre. Elle resta silencieuse quelques instants. Puis elle se tourna vers les deux agents, la mine sombre.
« - Je suis allée voir mon frère, James.
- Très bien. Et où habite-t-il ?
- Numéro 18, 59ème avenue Est. »
Kate s’arrêta immédiatement de griffonner sur son carnet et échangea un regard avec Gibbs.
« - Vous voulez nous faire croire que vous avez passé toute la nuit là-bas ?
- Oui.
- Quelqu’un peut confirmer ?
- Joe, le gardien.
- Très bien, on va allez vérifier.
- Allez-y. »
Et sans un mot de plus, elle se rassit, monta le volume de la radio et reprit son travail. Kate et Gibbs sortirent sans bruit. Dans le couloir, Kate demanda :
« - Tu la crois ?
- Oui.
- Mais enfin, Gibbs ! C’est impossible ! Elle ne peut pas avoir passé toute la nuit là-bas ! C’est interdit.
- Peut-être, mais elle l’a fait. On va aller vérifier. »
Ils prirent la voiture, en direction de la 59ème avenue. Avant de sortir de la voiture, ils observèrent un instant les lieux. Devant eux se dressait le Cimetière Général de Washington. Puis, sortant de la voiture, ils entrèrent et se dirigèrent vers la maison du gardien. Il était occupé à renseigner des personnes sur l’emplacement d’une tombe. Quelques minutes plus tard, il vint vers eux.
« - Je peux vous renseigner messieurs-dames ?
- Oui. Est-ce que Maddy Saint-John est venue ici le 16 au soir ? »
Le gardien hésita un instant avant de répondre. Kate comprit ses raisons et sortit sa plaque.
« - Je suis l’agent Todd du NCIS et voici l’agent Gibbs. Nous enquêtons sur un meurtre. Mademoiselle Saint-John est un témoin dans l’enquête.
- Ecoutez, je ne veux pas d’ennui avec les Fédéraux, répondit le gardien en se retranchant derrière le bureau d’accueil.
- Rassurez-vous, vous ne serez pas poursuivi pour avoir laissé quelqu’un entrer après la fermeture du cimetière, dit Gibbs ironiquement. »
Le gardien sembla peser le pour et le contre quelques instants, puis se rendit compte qu’il n’avait pas vraiment le choix.
« - Oui, elle est venue cette nuit-là, comme d’habitude.
- Comme d’habitude ?
- Tous les ans, à la même date elle vient ici, quelques minutes avant la fermeture, parfois après, et elle passe la nuit sur la tombe de son frère.
- Pourquoi la laissez-vous faire ?
- Je suis gardien ici depuis trois ans. Avant, c’était mon oncle qui occupait le poste, mais il est mort. Avant il m’a recommandé à la mairie pour que je lui succède. Ce n’est pas un travail très excitant, mais ça paie bien et on est tranquille. Avant de mourir, il m’a fait promettre de laisser mademoiselle Saint-John venir ici quand elle le voulait, de jour comme de nuit. Il m’a dit qu’elle viendrait tous les ans le 16 au soir et qu’elle passerait la nuit là. Mais elle vient aussi d’autres jours. Il y a en permanence une chaise pliante et une couverture dans la remise pour elle. Je les sors le 16 et elle les rentre le 17 au matin, quand elle part.
- Pourquoi cet arrangement ?
- Le frère de mademoiselle Saint-John était un ami de mon cousin, le fils de mon oncle, et mon oncle s’est pris de pitié pour elle. Il s’est dit que s’il ne pouvait rien faire d’autre pour elle, alors ce serait quand même bien qu’il lui permette de venir voir son frère quand elle en aurait envie.
- Très bien. A quelle heure est-elle arrivée hier soir ?
- Neuf heures et demie. Je le sais car j’ai entendu la cloche de l’église sonner l’heure et que quelques secondes plus tard j’ai entendu la petite porte s’ouvrir et que je l’ai vue passer sous ma fenêtre. Je l’ai regardée s’installer devant la tombe de son frère.
- Elle y est restée toute la nuit ?
- Oui. Je me suis couché vers minuit et elle était toujours là-bas. Quand j’ai fait mon tour de ronde, la lendemain matin, vers sept heures trente, je l’ai réveillée et elle est repartie.
- OK. Rien d’autre ?
- Elle est revenue hier après-midi, sur le coup de deux heures.
- Et ça lui arrive souvent de venir deux jours de suite ?
- Non. J’ai cru qu’elle avait oublié quelque chose, son écharpe, ses gants, je ne sais pas, mais elle est allée directement à la tombe et elle s’est assise, comme d’habitude. Quelques minutes plus tard, j’ai du conduire un couple jusqu’à la tombe d’un de leurs proches qui était juste à côté de celle de monsieur Saint-John. Elle pleurait et lui parlait.
- De quoi parlait-elle ? demanda Gibbs qui commençait à trouver cela intéressant.
- Je… je ne sais pas si j’ai le droit de vous le dire. Vous comprenez, ce ne serait pas bien de ma part. Elle a toujours été réglo avec moi et ça ne se fait pas, ce genre de choses.
- Vous préférez qu’on lui pose la question directement ? interrogea Gibbs abruptement.
- Elle… C’était très confus, dit le gardien d’un air gêné. Elle parlait d’une troisième personne. Elle disait qu’elle l’avait revue, qu’il était venu à l’université avec ses collègues car le mari d’une amie était mort. Et puis après elle parlait d’une faute qu’elle avait commise, qu’elle était coupable et que jamais il ne lui pardonnerait. Qu’elle avait été égoïste de le faire souffrir, mais que c’était pour le protéger. Mais que lui ne comprendrait pas. Et que malgré tout elle l’aimait toujours. Mais qu’elle ne pourrait plus supporter longtemps cette situation. Enfin, vous voyez, ce genre de choses, quoi. »
Le gardien était très mal à l’aise, et Kate comprit qu’il n’aimait pas se mêler des affaires des autres. De plus, voir une femme qui vient plusieurs fois par an pleurer sur la tombe de son frère ne doit pas être un spectacle très gai.
« - C’est tout ? demanda Gibbs plus doucement. Quand elle est partie, vous l’avez vue ?
- Ouais. Elle est passée devant la loge. Elle n’était pas bien du tout. Je lui ai demandé si ça allait, si elle voulait que j’appelle quelqu’un pour la ramener chez elle, mais elle a dit que ça allait. Et puis elle a ajouté que c’était probablement la dernière fois qu’elle venait. Et elle m’a donné les étrennes des enfants. Elle a dit qu’elle ne serait probablement plus là à Noël prochain pour les leur donner comme d’habitude. Et elle m’a remercié pour ce que j’avais fait. J’ai été surpris, parce qu’elle m’a donné plus du triple de ce qu’elle offre aux enfants, d’habitude, et ce n’est déjà pas rien. Mais elle n’était pas en état de parler, alors je l’ai laissée partir. »
Gibbs et Kate se regardèrent d’un air entendu, puis Gibbs demanda au gardien de lui montrer la tombe de James Saint-John. Sur l’herbe devant la stèle il y avait un bouquet de roses rouges qui n’avaient pas plus de deux jours. Gibbs s’agenouilla et lut l’inscription gravée en lettres d’or sur la pierre tombale.
« - ‘James Henry Saint-John, 16 mars 1971-16 mars 1991’. Vingt ans tout justes. Pauvre vieux.
- Qu’est-ce que tu crois que ça signifiait, ce qu’elle a dit au gardien ?
- Je ne sais pas mais ça ne présage rien de bon, répondit Gibbs sombrement. En tout cas, elle parlait de Tony hier quand elle est venue, ajouta-t-il en tendant à sa collègue une photo qui traînait sur l’herbe.
- Elle et Tony quand ils étaient encore ensemble, dit Kate tristement. Tu sais ce qui s’est passé entre eux pour qu’il la déteste à ce point ?
- Elle l’a trompé, je pense, et il ne l’a pas supporté. Il m’a dit que c’était le grand amour entre eux et qu’ils sont restés cinq ans ensemble.
- Cinq ans ?! s’exclama Kate qui avait peine à croire que Tony ait pu être constant dans ses rapports avec une femme.
- Oui.
- Et… tu comptes lui dire ce que le gardien nous a rapporté ?
- Je ne crois pas que ce soit bénéfique, pour lui comme pour elle. On va attendre de trouver le meurtrier avant d’envisager de lui parler.
- Très bien, comme tu veux. On rapporte quand même la photo à Maddy ?
- Oui. Je crois qu’elle compte beaucoup pour elle, et si c’est la dernière chose qui lui reste de Tony, ce serait cruel de la lui enlever. »
Sans un mot de plus les deux agents sortirent du cimetière et reprirent la voiture pour l’université. Ils n’échangèrent pas un mot durant tout le trajet. Ils avaient découvert une facette de Tony qu’ils ne soupçonnaient pas. Ils n’auraient jamais imaginé Tony s’engageant sérieusement avec une femme. Mais peut-être que c’était justement du à sa rupture à Maddy. Il avait beaucoup souffert et ne devait pas avoir envie de s’engager à nouveau, sachant les risques qu’il encourait. Quand ils arrivèrent à l’université, Maddy n’était pas là. Gibbs déposa la photo bien en évidence sur le bureau et griffonna sur une feuille ces quelques mots : ‘Désolé pour votre frère et pour Tony.’ Puis les deux agents retournèrent au bureau où de bonnes nouvelles les attendaient.
En effet, Tony et McGee avaient fini de faire le tour des pharmacies et des hôpitaux et avaient trouvé, en tout et pour tout, cinq employés de l’université qui avaient du diabète et étaient du groupe O positif.
« - Alors, commença McGee, il y a d’abord le professeur Mulliner. Il enseigne le latin aux étudiants de troisième année. Il a soixante-cinq ans, vit sur la 48ème rue, au numéro 256. Marié, trois enfants, cinq petits-enfants. Vie calme. Deux arrestations pour excès de vitesse quand il avait trente et trente-trois ans. Pas de casier judiciaire.
- Il est de taille à avoir tué le lieutenant ? demanda Gibbs.
- Non, pas vraiment. C’est possible, mais je ne le vois pas abattre un homme de cette manière.
- OK. La suite ?
- Zack Wooster. Soixante-sept ans. Professeur de grec pour les deuxième et troisième années. Il est aussi chercheur. Veuf depuis onze ans, deux enfants, deux petits-enfants. Et lui non plus n’est pas assez fort pour avoir tué le lieutenant Ferretti.
- On avance bien, dites donc, fit Gibbs qui sentait le découragement poindre.
- Il y a ensuite John Michaels, dit Tony. C’est l’assistant de Maddy. Spécialisé dans le grec et le latin, comme elle. Trente-trois ans. Casier vierge. Pas marié, pas d’enfants. Il est assez costaud pour avoir tué Ferretti, mais rien ne nous indique qu’il l’ait fait.
- Il est du genre à porter des pulls en coton bleu ? demanda Gibbs pour qui toutes les pistes étaient bonnes à suivre.
- Faudrait lui demander, dit Tony.
- On le fera. Les deux autres ?
- Jack Summer, vingt-sept ans. Assistant du professeur Wooster. Il est arrivé il y a deux ans. Pas de casier. Trois condamnations pour excès de vitesse en 1998, 1999 et 2001. Ce n’est pas lui notre assassin. Il est cloué sur son lit d’hôpital depuis une semaine, à la suite d’un accident de voiture.
- Et le dernier ?
- Alan Cooper, quarante-quatre ans. Professeur de linguistique grecque. Divorcé, deux enfants. Il est allé à Philadelphie assister à un cycle de conférence. Du 14 au 17.
- Vous avez vérifié qu’il n’a pas quitté son hôtel le soir du 16 ?
- Oui. Il l’a quitté, en effet, pour le poste de police, dit Tony. Il a provoqué une bagarre dans un bar, sur le coup de neuf heures. Il était totalement ivre. Il est sorti le lendemain matin et est rentré directement chez lui.
- Donc, si je comprends bien, nous n’avons que Ce John Michaels sur la liste des suspects, dit Gibbs.
- Exact, patron, répondit Tony. Si tant est que notre assassin soit effectivement professeur à la fac.
- Positive, Tony, positive, fit Kate en souriant.
- OK. Kate, McGee, vous restez ici et vous me trouvez tout ce que vous pouvez sur ce John Michaels. Tony, tu viens avec moi. On va lui rendre une petite visite. »
Cependant, avant de se rendre à l’université, Gibbs appela Maddy pour lui demander si son assistant était encore là.
« - John est parti il y a une demi-heure. C’est l’anniversaire de sa mère, ce soir, et il voulait rentrer tôt.
- Très bien. Je vous remercie, mademoiselle Saint-John.
- De rien. Ecoutez, agent Gibbs, je voulais vous remercier.
- Pour quoi ?
- Pour… la photo. Et le mot.
- C’est normal, Maddy, répondit Gibbs doucement.
- Je… Et… Dépêchez-vous de trouver l’assassin rapidement. Carla ne va pas bien du tout, et ça me fait mal de la voir ainsi.
- On fait tout notre possible. Je vous contacte dès que j’ai du nouveau.
- Entendu. Au revoir.
- Au revoir. »
Tony avait entendu toute la conversation et il avait tiqué quand il avait entendu Gibbs appeler Maddy par son prénom. Il s’était passé quelque chose entre eux, il en était sûr, mais il ne savait pas quoi. Et il n’était pas très sûr de le savoir. Si Gibbs voulait se jeter dans les bras de Maddy, ça le regardait. Malgré tout, Tony sentit une petite pointe de jalousie qu’il ne s’expliquait pas. Gibbs ne fit aucun commentaire sur sa discussion avec Maddy et les deux agents ne parlèrent guère durant le trajet jusque chez Michaels.
John Michaels habitait un modeste appartement dans un faubourg assez aisé de Washington. Il fut assez surpris de voir les deux agents du NCIS chez lui, mais se montra courtois et aimable.
« - Que voulez-vous savoir ?
- D’abord, est-ce que vous connaissiez le lieutenant Jake Ferretti ? demanda Gibbs.
- Non. Je savais que le professeur Ferretti était mariée et que son mari était militaire, mais je ne l’avais jamais vu. Ni à l’université, ni ailleurs.
- Très bien. Où étiez-vous le 16 au soir ?
- Chez moi, agent Gibbs. J’ai quitté le travail vers dix-neuf heures trente et je suis rentré directement. Le gardien peut témoigner, il m’a vu partir.
- Très bien. Quels sont vos rapports avec Carla Ferretti ?
- Eh bien, en fait, on ne se fréquente pas beaucoup hors de l’université. Et puis nous ne sommes pas dans la même branche. Je ne la connais que par l’intermédiaire de Magda. C’est sa meilleure amie.
- Vous êtes proche de mademoiselle Saint-John ? demanda Gibbs qui avait remarqué une étincelle dans les yeux du jeune homme lorsqu’il avait prononcé son nom.
- Je suis son assistant. On travaille ensemble, répondit simplement Michaels.
- Vous organisez des sorties entre collègues, des choses comme ça ?
- Pas très souvent, non. Ou à l’occasion d’un grand évènement, une promotion, un départ en retraite, ou l’arrivée d’un nouveau professeur.
- Le professeur Saint-John est une femme très séduisante, fit Gibbs qui avait décidé de creuser de ce côté-là.
- Oui, mais je ne vois pas le rapport, fit Michaels, soudain sur ses gardes, ce que Gibbs ne manqua pas de noter.
- Je dis ça comme ça. Vous n’avez jamais essayé de la draguer ?
- Si, fit Michaels avec un léger sourire. Mais elle m’a clairement fait comprendre que je ne suis pas son type, ajouta-t-il avec un regard insistant en direction de Tony, ce que les deux agents notèrent. Alors je n’ai pas insisté.
- Très bien. Eh bien, je crois que ce sera tout, fit Gibbs en se levant. Merci de votre coopération.
- De rien, c’était un plaisir, agent Gibbs.
- Excusez-moi, monsieur Michaels, fit soudain Tony qui n’avait cessé d’inspecter du regard la pièce, mais je pourrais utiliser vos toilettes ?
- Je… oui, bien sûr. C’est la deuxième porte à gauche.
- Merci. »
Tony se dirigea vers les toilettes tandis que Gibbs accaparait l’attention de Michaels pour le détourner de Tony. Avant les toilettes, il y avait une autre porte, entrouverte, que Tony poussa légèrement afin de voir l’intérieur de la pièce. Apparemment c’était le bureau de Michaels. La table de travail était recouverte de livres, de dictionnaires et de papiers en tout genre. Lors de son inspection rapide de la pièce, Tony aperçut une statuette en marbre, une reproduction de la célèbre Vénus de Milo. Il tiqua. Il avait déjà vu cet objet quelque part, mais sur le moment ne put se souvenir où. Il se dépêcha ensuite de gagner les toilettes car il entendait Michaels s’impatienter. Quelques minutes plus tard, les deux agents étaient partis.
« - Pourquoi lui as-tu posé des questions sur Maddy ? demanda Tony.
- Il est amoureux d’elle.
- Et alors ? Moi aussi j’ai été amoureux d’elle. Qu’est-ce que ça change ?
- Je ne sais pas mais quelque chose me fait penser que Michaels n’est pas très net.
- Pourquoi ? Il a l’air correct.
- Oui, mais les apparences sont souvent trompeuses, Tony. »
Les deux agents retournèrent au bureau où Kate et McGee les accueillirent sans plus d’informations qu’une heure auparavant. Tony les mit au courant de leur entrevue avec Michaels et des soupçons de Gibbs. Cependant, il ne leur parla pas des siens concernant la statuette. Il avait beau chercher, il ne se souvenait pas de l’endroit où il l’avait vue avant.
Les quatre agents cogitèrent pendant une heure encore avant de se rendre à l’évidence : ils n’avaient rien. Rien du tout. Ils avaient un suspect, mais rien pour le suspecter à part son diabète. Et ils ne pouvaient pas lui faire de prise de sang à moins d’avoir son avocat sur le dos. Ils se séparèrent découragés.
Pas plus que la nuit précédente, Gibbs ne put s’endormir facilement. Son entretien avec John Michaels le turlupinait. Il y avait quelque chose qui clochait. Michaels avait été trop aimable avec eux et ne leur avait même pas demandé pourquoi ils étaient venus le voir. Il avait un comportement bizarre, notamment envers Tony, qu’il n’avait cessé de regarder d’un œil mauvais. Mais en l’état actuel des choses, il ne pouvait rien faire.
Tony, de son côté, tourna et retourna l’image de la statuette dans sa tête. Les photos jonchaient toujours le sol de sa chambre et il les regardait distraitement en sirotant une bière. Soudain il replongea dans ses souvenirs et se remémora un de ses derniers week-ends à Washington, avec Maddy, avant qu’ils ne rompent. Il était venu la chercher à l’université. Il voulait l’emmener au restaurant, dîner en amoureux. Mais Maddy avait beaucoup de travail et ne semblait pas disposé à l’abandonner tout de suite. Il avait usé de tout son charme et ils avaient fini par faire l’amour sur son bureau. Et… tout à coup Tony se souvint. Dans leurs ébats un peu précipités, la statuette de la Vénus de Milo était tombé par terre et s’était brisée en deux. Maddy avait pu la recoller et la cassure ne s’était presque plus vue, mais elle lui en avait voulu pendant quelques temps. Soudain, Tony se jeta sur le téléphone et composa le numéro de Maddy.
« - Oui ? demanda Maddy légèrement furieuse que quelqu’un vienne la déranger à presque une heure du matin.
- Maddy ? C’est moi, dit Tony d’une voix essoufflée.
- Tony ? Mais… qu’est-ce qui se passe ? Vous avez trouvé l’assassin de Jake ? demanda-t-elle d’une voix où Tony perçut de l’espoir.
- Non, mais j’ai quelque chose à te demander.
- Quoi ? J’espère que c’est important pour me réveiller à une heure pareille.
- Tu te souviens la statuette que tu avais sur ton bureau, celle qui représentait la Vénus de Milo ?
- Celle que tu as cassée ?
- On était deux ce soir-là, je te rappelle, dit Tony plutôt sèchement, car il venait de se rappeler ce qu’elle lui avait fait subir et il n’avait pas envie de lui pardonner aussi facilement, même si au fil des heures sa volonté s’amenuisait davantage.
- C’est vrai.
- Bon, cette statuette, tu l’as encore ?
- C’est marrant que tu me demandes ça parce qu’elle a disparu depuis trois semaines environ.
- Disparu ?
- Oui. Je suppose qu’on me l’a volée, mais malgré l’enquête que j’ai menée, je n’ai pas pu trouver qui avait fait le coup. Pourquoi ? Tu l’as retrouvée ?
- Peut-être, Maddy. Ecoute, je dois appeler Gibbs. Je te rappelle demain.
- Je… D’accord. »
Tony composa le numéro de Gibbs, tout en sachant que quand son patron décrocherait, il serait de mauvaise humeur.
« - Quoi ?
- Gibbs, c’est Tony.
- Dinozzo ! Tu as intérêt à avoir une bonne raison de me réveiller à cette heure-là sinon, je te jure que…
- Gibbs, tu te souviens, cet après-midi, chez Michaels ? Je suis allé aux toilettes et je suis passé devant son bureau.
- Oui, et alors ? demanda Gibbs qui était vraiment de très mauvaise humeur.
- J’ai vu quelque chose que je connaissais. Une statuette reproduisant la Vénus de Milo.
- Comment est-ce que tu connais la Vénus de Milo, Dinozzo ?
- Justement, c’est là toute la question ! s’exclama Tony. J’étais sûr d’avoir vu cette statuette autre part avant. Et là, il y a à peine un quart d’heure, j’étais en train de réfléchir et de regarder de vieilles photos, quand je me suis souvenu où je l’avais vue. Devine ?
- Dinozzo ! tonna Gibbs. Ce n’est pas le moment de jouer aux devinettes, alors accouche !
- C’était à Maddy.
- Et alors ?
- Et alors, j’ai appelé Maddy…
- Tu as appelé Maddy ? Là, maintenant, tout de suite ?
- Oui. Et elle m’a dit qu’il y a trois semaines qu’elle a disparu de son bureau.
- Tu es sûr ? demanda Gibbs, soudain intéressé.
- Oui. Et je suis sûr que c’est la même statuette. Je l’ai cassée un jour que j’étais dans le bureau de Maddy. On l’a recollée, et on ne voit presque plus la cassure, mais assez pour l’identifier formellement.
- OK, Tony. Donc, Michaels a volé la statuette à Maddy. Pourquoi ?
- Tu l’as dit toi-même : il est amoureux d’elle.
- Ce serait un fétichiste, alors ?
- Eh bien, vu qu’elle l’a rejeté…
- Oui, c’est sûrement ça, murmura Gibbs.
- Quoi ?
- Je dis que tu as raison, Tony. Mais il faudrait trouver le lien entre l’assassinat de Ferretti et Maddy.
- Ecoute, juste avant le meurtre de Ferretti, Maddy et lui avaient discuté un bon moment ensemble. Peut-être vingt minutes. Il est possible que Michaels les ait vu et qu’ils aient été dans une situation disons… équivoque et qu’il soit devenu jaloux.
- Maddy est-elle du genre à coucher avec le mari de sa meilleure amie ? demanda Gibbs, peu convaincu.
- Je… Non, avoua Tony. Elle n’aurait pas fait ça à Carla.
- OK. Je vais réfléchir à tout ça. Demain on va voir Maddy pour qu’elle nous dise de quoi ils ont parlé avec Ferretti. Et on fera une petite perquisition ni vue ni connue au domicile de Michaels. En attendant, dodo, Tony.
- A vos ordres, chef. »
Même si le coup de téléphone l’avait mis de sacrément mauvaise humeur, Gibbs se rendormit aussitôt, sentant que toutes les pièces du puzzle commençaient à s’ordonner clairement dans sa tête. Maddy était au centre de toute l’affaire, il en était presque sûr, désormais.
De son côté, Tony était dans un tel état d’excitation qu’il n’arriva pas à trouver le sommeil avant deux bonnes heures. La découverte de la statuette lui avait en quelque sorte remonté le moral. Mais il ne cessait de penser à Maddy. Quels rapports entretenait-elle réellement avec Ferretti ? Etaient-ils amants ? Non, Tony ne pouvait concevoir une telle chose. Carla était la meilleure amie de Maddy et jamais elle ne l’aurait trahie. Pourtant, une voix dans la tête de Tony lui disait qu’elle l’avait bien trahi, lui, et qu’elle aurait très bien pu recommencer. Il secoua cette idée d’un geste énergique de la tête. Ce qui s’était passé entre eux était différent. Et puis, Ferretti était en Irak depuis un an et demi. S’ils avaient eu une relation ç’avait du se passer avant son départ. Et il ne voyait pas Maddy mentir à Carla pendant tout ce temps. Elle n’avait jamais su mentir. La preuve : elle lui avait avoué qu’elle l’avait trompé deux jours après l’acte. Non, il y avait peut-être quelque chose entre Maddy et Ferretti, mais ça n’allait pas plus loin que la simple amitié. Du moins, Tony l’espérait. C’était trop dur de penser que Maddy puisse avoir fait une chose pareille. Son cœur se serra à cette idée et il comprit qu’il n’était pas indifférent à la jeune femme, qu’il ne l’avait jamais été. Il était toujours en colère contre elle, mais il ne la détestait plus comme avant et pensait à elle avec une certaine tendresse. Il s’endormit avant d’avoir pu découvrir ce qu’il ressentait encore pour elle, mais il aurait attendu quelques minutes de plus, il aurait su qu’il l’aimait toujours, plus fort qu’avant.
Le lendemain, Kate et McGee arrivèrent frais et dispos, Gibbs un peu moins. Tony, lui, avait ce qu’on appelle vulgairement une tête de déterré. Il avait fait des cauchemars à propos de Maddy toute la nuit, et au matin son état d’esprit à l’endroit de la jeune femme n’était plus aussi clément que la veille au soir.
Gibbs expliqua les découvertes de Tony aux deux autres. Le programme de la journée était simple : Kate et McGee iraient chez Michaels pour faire la perquisition, et Gibbs et Tony iraient voir Maddy lui poser des questions sur son entrevue avec Jake Ferretti.
« - Vous êtes sûr que Michaels a un lien avec le meurtre, patron ? demanda McGee.
- Non, mais le fait qu’il ait volé la statuette de Maddy et qu’elle ait été la dernière personne à avoir vu Ferretti vivant sont assez d’indices pour que fassiez le voyage jusque chez lui, McGee.
- On a vérifié son alibi, Gibbs, intervint Kate. Il est parti à sept heures et demie, le gardien l’a confirmé.
- Attendez, dit soudain McGee. Le gardien de jour a confirmé qu’il était parti, mais on n’a pas interrogé le gardien de nuit pour savoir s’il n’était pas rentré à nouveau vers neuf heures.
- Mais on a la cassette de surveillance, protesta Kate. On a tout visionné et personne n’est rentré dans l’université à partir de neuf heures.
- Oui, mais si Michaels était revenu plus tôt, intervint Tony. »
Ses trois coéquipiers se tournèrent vers lui, et l’interrogèrent du regard.
« - On suppose que Michaels est amoureux de Maddy, ce qui semble plausible vu qu’il a volé une statuette lui appartenant et qu’elle trône désormais sur son bureau, chez lui. On suppose que c’est un fétichiste. Et on suppose également qu’il l’a vue avec Ferretti, peut-être dans une position ambiguë.
- Oui, et… s’impatienta Gibbs.
- Et peut-être qu’il est sorti à sept heures et demi mais qu’il est revenu juste après, ou une heure après, je ne sais pas exactement, alors que les derniers étudiants sortaient de leurs cours. Maddy avait un cours jusqu’à huit heures et demi. Et je sais de source sûre que les étudiants viennent en masse à ses cours. C’est la meilleure dans son domaine – et en disant cela, Tony ne put s’empêcher de ressentir de la fierté – et elle rameute tous les étudiants en lettres anciennes de la ville, même ceux des autres universités. Michaels a facilement pu passer inaperçu au milieu de la foule des étudiants et le gardien devait avoir autre chose à faire que d’inspecter les entrées et sorties de tout le monde.
- C’est possible, admit Gibbs, mais pourquoi ne l’a-t-on pas vu sur la cassette vidéo ? »
Les quatre agents restèrent silencieux un moment, puis McGee se leva brusquement de sa chaise.
« - McGee ? Vous avez quelque chose ?
- Peut-être, dit son subordonné d’un ton enthousiaste. Venez au labo d’Abby, ajouta-t-il en courant vers l’ascenseur. »
Les trois autres le suivirent, étonnés par l’attitude du jeune homme. Dans l’ascenseur, McGee exposa sa théorie.
« - Vous savez que les vidéos sont enregistrées sur des bandes magnétiques ?
- Oui, McGee, dit Tony d’un air condescendant. On n’est pas idiots quand même.
- Ce n’est pas ce que je voulais dire, Tony. Non, mais ces bandes ne durent pas plus de quelques heures, souvent. Et il faut les changer à intervalles réguliers.
- Et même si le système est le plus souvent informatisé et automatisé, continua Kate qui avait compris ce que voulait dire McGee, souvent il arrive que la nouvelle bande se mette en route quelques secondes après l’arrêt de l’ancienne.
- Vous voulez dire qu’il y aurait un trou dans les bandes ? demanda Gibbs.
- On peut résumer ça comme ça, grimaça Kate. »
L’ascenseur était au niveau du labo. Ils se pressèrent en direction de celui-ci et trouvèrent Abby en train de rêvasser à son bureau, une musique techno envahissant la pièce. Gibbs coupa le son d’un coup sec et expliqua le problème à Abby.
« - Comment n’y ai-je pas pensé plus tôt ?! s’exclama la jeune scientifique. Ah que je suis bête, parfois. Voyons voir où ai-je mis ces fichues vidéos ? »
Elle farfouilla quelques secondes dans tout le fatras qui régnait sur son bureau, puis finit par trouver ce qu’elle chercha. Elle projeta le film sur grand écran afin que tous puissent voir le mieux possible les entrées et sorties des étudiants et des profs. Elle commença la bande à sept heures vingt-cinq, juste avant le départ « officiel » de Michaels.
« - Voilà ! dit Kate en pointant le doigt sur un homme qui sortait du bâtiment. C’est lui. Il est… dix-neuf heures trente-deux et seize secondes. »
A dix-neuf heures trente-cinq et vingt-sept secondes, la bande s’arrêta et Abby inséra la seconde dans le magnétoscope. Comme McGee l’avait soupçonné, la deuxième bande commençait vingt-cinq secondes après la fin de la première.
« - Ce ne sont pas des rapides, dites-moi, dans cette université, commenta Abby.
- Ce n’est pas une banque, il n’y a rien à voler, dit Tony plutôt sèchement. »
Malgré lui, il ne supportait pas qu’on critique l’endroit où Maddy travaillait. Les autres le remarquèrent et Abby fit un rapide clin d’œil à Gibbs qui sourit légèrement.
« - Peu importe, fit Gibbs. Abby, est-ce que tu peux récupérer les secondes manquantes ?
- Non, Gibbs, je suis désolée, mais elles n’ont pas été enregistrées et je ne suis pas magicienne, je ne peux pas les faire apparaître comme par magie.
- Attendez, fit Tony en pointant le doigt vers une silhouette méconnaissable qui entrait dans l’amphithéâtre. Regardez. Abby, tu peux zoomer sur cet homme ?
- Pas de problème, Tony. Deux petites secondes, et voilà.
- Regarde, Gibbs. Les chaussures. »
Gibbs s’approcha plus près de l’écran et vit ce que Tony lui désignait.
« - C’est lui, confirma-t-il.
- Comment ça ? demanda Kate. Tu ne vas pas me dire que tu as reconnu ses chaussures à une si grande distance ? demanda-t-elle à Tony.
- Si, enfin, plutôt le motif sous la semelle, répondit-il sans prêter attention au sarcasme. Quand on était chez lui, il a croisé les jambes et j’ai remarqué le dessin sur la semelle. Un aigle jaune sur une semelle noire. C’est le même ici. »
En effet, la semelle de l’homme qui disparaissait derrière la lourde porte de l’amphi portait un aigle jaune.
« - Bien joué, Tony ! s’exclama Abby.
- Merci.
- Bravo, Dinozzo, renchérit Gibbs. Maintenant on sait que Michaels est sorti à dix-neuf heures trente-deux et qu’il est rentré trois minutes plus tard, pour assister à la dernière heure de cours de Maddy. Et il n’est pas ressorti à vingt heures trente comme les autres étudiants. Il y a deux possibilités : ou il s’est caché quelque part dans l’amphi, ou il est allé lui parler.
- Elle nous l’aurait dit, si elle l’avait vu, objecta Tony.
- Pas forcément, elle a pu nous mentir, comme pour l’histoire du cimetière, dit McGee sans réfléchir. »
Tony se tourna vers lui en haussant les sourcils.
« - Quoi ?
- Elle a passé la nuit du meurtre au cimetière, expliqua Kate en tentant d’adoucir les choses. Mais avant elle a menti à Gibbs en disant qu’elle était rentrée chez elle.
- Et vous avez vérifié son alibi ? demanda Tony furieux. Vous avez osé la déranger pour lui poser cette question alors que c’était le quatorzième anniversaire de la mort de Jimmy ?
- Tu le savais ? demanda Gibbs d’un air ahuri. Il s’attendait à tout, mais pas à ça.
- Bien sûr que je le savais, dit Tony. Je suis allé la chercher trois fois au cimetière, en pleine nuit depuis que je la connais.
- Je… Pourquoi tu ne nous l’as pas dit ? demanda Gibbs d’un ton de reproche.
- Je n’en voyais pas l’intérêt. Et je ne pensais pas que vous iriez vérifier son alibi. Si vous m’aviez dit qu’elle avait menti avant de lui demander où elle était vraiment, je vous l’aurais dit, qu’elle était allée au cimetière, et je lui aurais évité une peine inutile. »
Tony sortit du labo furieux. Les quatre autres se regardèrent un moment en silence. Ils ne s’attendaient pas à cette réaction de la part de Tony. D’autant qu’il semblait détester la jeune femme et ne paraissait pas enclin à prendre sa défense. Du moins au début de l’enquête, parce que maintenant… Les trois agents remontèrent au bureau, laissant Abby s’étonner des zones d’ombre qui subsistaient encore dans le personnage de Tony.
Sans un mot, Gibbs entraîna Tony en direction de l’université et Kate et McGee partirent pour le domicile de Michaels. Dans la voiture, Gibbs décida de mettre les choses au clair avec Tony.
« - Tony ?
- Hum…
- Tu l’aimes toujours ?
- Je… il ne s’agit pas de ça, Gibbs, dit Tony d’une voix peu assurée. C’est juste que ce n’est pas correct ce genre de choses. Vous n’auriez pas du. Elle est très fragile, surtout sur ce sujet-là.
- Que s’est-il passé ?
- C’était l’anniversaire de Jimmy, alors on avait décidé d’aller passer un week-end dans les Hamptons où les Saint-John avaient une propriété. Il y avait Jimmy, Maddy, moi, et la petite amie de Jimmy. Maddy et moi on n’était pas encore ensemble. On a passé un week-end génial. On rentrait le dimanche soir tard, parce qu’on avait tous cours le lendemain. Sur la route, un camion est arrivé en sens inverse. Le conducteur était totalement soul et il nous a heurté de plein fouet. Jimmy et Caroline, qui étaient à l’avant, sont morts sur le coup. Maddy a été éjecté de la voiture et s’est retrouvée dans l’herbe du bas-côté, avec juste une jambe fracturée. Moi, j’ai eu un bras et une jambe cassés. »
Il y eut un blanc dans la conversation puis Tony reprit d’une voix cassée :
« - Il venait juste d’avoir vingt ans, et Caroline était de notre âge, à Maddy et à moi. Ils sont morts à cause d’un stupide conducteur de camion. En plus, ce con, il n’a rien eu de cassé. Il a été condamné à quinze ans, mais je suis sûr qu’il ne les a pas faits… »
Tony sentit les larmes lui monter aux yeux et détourna la tête pour que Gibbs ne remarque rien. Mais Gibbs n’était pas dupe. Il savait que son ami avait de la peine, mais ne trouva rien à dire pour le réconforter. Ils arrivèrent bientôt à l’université. Quand ils arrivèrent, Gibbs prit soin de frapper à la porte du bureau de Maddy.
« - Entrez ! cria la jeune femme.
- Mademoiselle Saint-John, la salua Gibbs.
- Agent Gibbs, Tony. Asseyez-vous, je vous en prie. Alors ? Des nouvelles de ma statuette ?
- Et bien, à vrai dire, nous ne pouvons vous dire où elle est, pour l’instant, commença Gibbs d’un ton circonspect.
- Ah ? Et pourquoi cela ?
- Les besoins de l’enquête, répondit brièvement Tony.
- Tony a raison, dit Gibbs. Nous ne pouvons vous en dire plus à ce sujet avant d’avoir appris certaines choses.
- Le vol de ma statuette aurait-elle un rapport avec le meurtre de Jake ?
- C’est possible, en effet, répondit Gibbs, toujours aussi prudemment. C’est pourquoi je vous demanderai de ne pas parler de cette statuette à qui que ce soit.
- Si vous me le demandez aussi gentiment… Et sinon, qu’est-ce qui vous amène ici ? demanda-t-elle en s’allumant une cigarette.
- Nous aimerions savoir de quoi vous avez discuté, vous et le lieutenant Ferretti.
- C’est personnel, je vous l’ai déjà dit, répliqua durement la jeune femme.
- Je sais. Je ne vous demande pas un compte-rendu détaillé, mais ça pourrait nous aider de connaître les sujets que vous avez évoqués. Il est probable que cela ait un rapport avec le meurtre. »
Maddy soupira, puis baissa les yeux. Gibbs remarqua qu’elle tremblait et que quelque chose la préoccupait ou la gênait. Quand elle releva la tête, elle fixa Gibbs, évitant ainsi d’avoir à affronter le regard inquisiteur de Tony.
« - Très bien. Mais est-ce que je pourrais vous parler seule à seul, agent Gibbs ? »
Gibbs fit un signe à Tony pour qu’il sorte de la pièce et celui s’exécuta, non sans un regard empli de colère en direction de Maddy. Cette dernière avait les larmes aux yeux. Elle attendit que la porte se fût refermée sur Tony pour parler.
« - Jake et moi avons toujours été très proches. C’est peut-être parce que j’étais la seule véritable amie de Carla et sa seule famille, aussi. Enfin bref, Jake me demandait souvent des conseils pour les cadeaux de Noël ou d’anniversaire ou pour lui faire des surprises. On s’appelait souvent et on sortait souvent tous les trois, ou même tous les deux, Jake et moi, quand Carla n’était pas libre. Il était comme un frère pour moi.
- Je comprends, fit Gibbs doucement.
- Vous savez, cette période de l’année est assez difficile pour moi. C’était l’anniversaire de la mort de mon frère le 16, et demain c’est celui de ma rupture avec Tony. Jake le savait. C’est pour ça qu’il a tenu à me voir avant de retrouver Carla. On a parlé de choses et d’autres, de James, de Tony. Il m’a demandé si j’avais quelqu’un d’autre dans ma vie, je lui ai dit que non. Il m’a conseillé d’oublier Tony, comme il le fait à chaque fois que le sujet revient sur le tapis et j’ai dit que j’essaierai. Mais on savait tous les deux que les choses resteraient comme avant. Il m’a demandé si ça allait, si je tenais le choc par rapport à l’anniversaire de la mort de Jimmy. Je lui ai répondu que oui et puis j’ai éclaté en sanglots. Ça n’allait pas du tout, en fait. Alors il m’a prise dans ses bras et m’a gardée contre lui pendant cinq bonnes minutes en essayant de me réconforter. Il savait que j’allais au cimetière ce soir-là et a essayé de m’en dissuader. Je sais que ce n’est pas bon pour moi, mais je ne peux pas m’empêcher d’y retourner chaque année et de rester toute la nuit à pleurer sur la tombe de James comme une enfant. Enfin bref, ce n’est pas le sujet.
- Je suis désolé de vous faire revivre tout ça, fit Gibbs sincèrement.
- Vous faites votre travail, agent Gibbs, je comprends, dit-elle en essuyant ses larmes.
- J’ai encore une ou deux questions à vous poser, mademoiselle Saint-John. Est-ce que vous avez vu votre assistant, monsieur Michaels, avant que le lieutenant Ferretti n’arrive ?
- Non, répondit la jeune femme d’un air surpris. Non, John est parti à sept heures trente, comme d’habitude. Je ne l’ai pas vu. »
Elle était sincère, Gibbs le sentait. Il n’avait pas envie de la déranger plus longtemps, mais il devait lui demander encore une chose.
« - Et est-ce que quelqu’un aurait pu se trouver dans l’amphithéâtre sans que vous ne le sachiez ni le voyiez ?
- Je… je ne sais pas, agent Gibbs. Ecoutez, oui, c’est possible. Les lumières de la scène ne marchent pas et on est par conséquent obligé d’allumer toutes les lumières de la salle. Mais certaines ne marchent plus non plus. Vous savez, l’université n’a pas beaucoup de moyens. Enfin, surtout le département des langues anciennes. De chaque côté de la salle il y a des piliers qui peuvent dissimuler des gens aux yeux de la personne qui est sur scène. Alors oui, il est possible que quelqu’un soit resté dans l’amphi après le cours et ne se soit pas montré après que j’ai eu quitté la salle.
- Très bien, mademoiselle Saint-John, fit Gibbs en se levant. Je vous remercie. Je vous tiendrai au courant.
- Mais, agent Gibbs ! s’écria Maddy. Vous ne pouvez rien me dire de plus ?
- Non, je suis désolé, secret de l’enquête. »
Maddy se rassit sur son fauteuil sans comprendre pourquoi Gibbs lui avait posé toutes ces questions. Elle suivit du regard les deux hommes, puis se replongea dans ses livres et essaya de travailler sans parvenir à grand-chose.
Gibbs rapporta la conversation à Tony, après en avoir tronqué une partie, celle concernant les sentiments de la jeune femme à son égard. Tony était déjà assez bouleversé comme ça et puis, ce n’était pas à Gibbs de lui dire tout ça. Quelques minutes après leur départ de leur université, ils reçurent un appel de Kate. Elle avait trouvé la statuette et elle correspondait à la description qu’en avait faite Tony. Quant au pull bleu, ils l’avaient également retrouvé, roulé en boule sous le chauffe-eau dans le placard à côté de l’entrée. Gibbs dit à Kate de prélever quelques fibres pour les faire examiner à Abby, ainsi que du sang qui apparemment avait séché sur la manche gauche. Gibbs et Tony étaient de nettement meilleure humeur quand ils rentrèrent au bureau, et il en était de même pour Kate et McGee.
Abby se mit au travail immédiatement après la réception des échantillons. Elle put affirmer que les fibres de coton provenaient du pull et les résultats des analyses ADN sur le sang retrouvé sur le pull montrèrent que c’était le sang de deux personnes : celui du marin, et celui du meurtrier. Le meurtrier avait probablement agressé le marin en premier et quand celui-ci avait retourné la lame contre l’agresseur, son sang avait du se déposer sur la manche du pull. Ainsi assurés que c’était bien John Michaels le meurtrier du lieutenant Jake Ferretti, les quatre agents se précipitèrent vers leurs voitures en direction de l’université. Il était à peine cinq heures, et Michaels devait encore être au travail. Gibbs et Kate étaient montés dans la première voiture, et les deux autres suivaient.
« - Alors l’hypothèse de Tony était juste ? fit Kate.
- Laquelle ?
- Celle selon laquelle Michaels serait devenu jaloux après avoir vu Maddy et Ferretti ensemble dans l’amphithéâtre.
- Ouais. Il faut croire que Tony a de l’intuition quand il s’agit de la femme qu’il aime.
- Hein ? demanda Kate en se tournant vers son supérieur qui affichait une mine réjouie.
- Attends, Kate, ça crève les yeux. Même s’il ne le sait pas encore, il est toujours amoureux d’elle. Et elle de lui. Elle me l’a quasiment avoué quand on s’est parlé tout à l’heure.
- Tu es sûr ?
- Oui. Alors on va faire en sorte d’arrêter Michaels le plus doucement possible, puis on laissera nos deux tourtereaux s’expliquer tranquillement.
- Comme tu veux, Gibbs. Mais je ne te savais pas si paternel envers Tony, ajouta-t-elle ironiquement, ce qui fit rougir Gibbs. »
Les quatre agents arrivèrent en même temps à l’université et se dirigèrent comme un seul homme vers le bureau de Michaels qu’ils savaient être contigu à celui de Maddy. Quand ils entrèrent – sans frapper, cela va de soi -, ils trouvèrent Maddy, penchée sur le bureau, en train d’expliquer quelque chose à Michaels. Apparemment ce dernier ne suivait pas ses explications, se contentant de regarder son visage et de sentir son parfum avec un air d’extase pure. Quand il vit Tony entrer, il le foudroya du regard et son visage se tordit en une grimace de jalousie.
« - Agent Gibbs ? Mais que faites-vous ici ? Vous avez trouvé l’assassin ?
- Oui. Ecartez-vous de monsieur Michaels, s’il vous plaît, Maddy.
- Mais pourquoi ?
- Ne discute pas, Maddy, fit vivement Tony, fais ce qu’on te dit. »
Le ton d’urgence sur lequel Tony avait prononcé cette dernière phrase convainquit Maddy de s’éloigner de son assistant, mais ce dernier avait déjà tout compris et, vif comme l’éclair, sortit un opinel de sa poche, attrapa Maddy et lui mit le couteau sur la gorge. Instantanément, les quatre agents sortirent leurs armes et les braquèrent sur Michaels.
« - Lâchez-la, ordonna Gibbs.
- Jamais ! Elle est à moi ! Ils ont tous essayé de me la voler, mais elle est à moi, maintenant.
- John ! Qu’est-ce qui vous prend ? demanda Maddy. Lâchez-moi, vous me faites mal.
- Et moi ? Vous savez combien j’ai eu mal quand vous m’avez rejeté ? demanda-t-il à sa prisonnière qui commençait sérieusement à paniquer. Je vous aimais et vous m’avez piétiné comme un insecte. La seule chance que j’avais de vous avoir, c’était de devenir votre bras droit. Je voulais que vous me fassiez confiance, que vous me confiiez votre vie !
- Mais enfin, John, ça n’a aucun sens !
- Je voulais que vous m’aimiez, mais au lieu de ça, vous avez préféré ce Ferretti !
- Quoi ? Vous… Non, ne me dites pas que c’est vous qui avez tué Jake.
- Si, c’est moi. Et croyez-moi, j’ai eu beaucoup de plaisir à le voir agoniser pendant que je serrais la corde autour de son cou.
- Mais je n’étais pas amoureuse de Jake ! C’était mon meilleur ami ! Pas mon amant !
- Vous dites ça, mais je sais que c’est faux !
- Non, non… murmura Maddy à bout de forces. Lâchez-moi, vous me faites mal… Je vous en prie, John…
- Non ! Je sais que sinon vous allez vous réfugier dans les bras de celui-là ! dit-il en désignant Tony. Je vous ai vue regarder cette photo, ajouta-t-il d’un ton dédaigneux. Mais c’est fini, aujourd’hui, vous ne l’aurez plus. Vous allez rester avec moi, et personne ne nous séparera plus jamais. »
Quelques secondes de silence suivirent ces mots au cours desquelles personne ne bougea. Tony réalisa soudain la situation. Elle l’aimait toujours. Il la regarda dans les yeux pour la première fois depuis trois jours. Oui, elle l’aimait. Mais son regard à lui ne devait pas dire la même chose car lorsqu’elle prit la parole ce fut pour dire :
« - Je ne serai jamais à vous, John. Je ne vous aime pas, et je ne pourrai jamais vous aimer. Mais il ne veut pas de moi.
- Quoi ? demanda Michaels.
- Il ne m’aime plus ! dit-elle au bord des larmes. Vous comprenez ? Il ne m’aime plus. Je l’ai trahi et il ne pourra jamais me pardonner. »
Le cri du cœur de Maddy provoqua des réactions diverses chez ses auditeurs. Kate et Gibbs, malgré la situation tendue esquissèrent un sourire car tous deux savaient désormais que c’était faux, McGee faillit s’étouffer tant la surprise était grande, Tony se rendit compte que depuis le début il avait tout faux, et que malgré lui il l’avait toujours aimée. Quant à Michaels, cela raviva sa colère envers Tony.
« - Non, c’est lui qui vous a trahie, Magda ! C’est impensable qu’une femme aussi belle et intelligente que vous puisse faire du mal à quelqu’un, dit-il, oubliant que quelques minutes plus tôt il l’avait accusée de l’avoir fait souffrir à mort. C’est de sa faute.
- Non ! C’est ma faute, dit Magda entre deux sanglots. Je l’ai trompé, vous comprenez ?! »
Soudain, Michaels la regarda avec une sorte d’horreur mêlée de fascination. Il recula en direction de la fenêtre, appuyant plus fort le couteau sur la gorge de Maddy. Il était comme fou. Tous ses rêves venaient de s’écrouler en quelques secondes. Il n’avait plus aucun repère. Il reculait dangereusement vers la fenêtre. Si l’un des quatre agents du NCIS tirait et manquait sa cible, il y avait des chances pour que Michaels et Maddy passent tous les deux par la fenêtre.
Mais Maddy reprit vite son courage et, tandis que Michaels était occupé à invectiver Tony, elle enleva discrètement son escarpin droit. Tony avait remarqué son manège et ne put qu’admirer la technique de la jeune femme. Quand ils furent assez éloignés à la fois du bureau et de la fenêtre, elle tendit le pied comme les ballerines et d’un mouvement vif rabattit puissamment son pied sur l’entrejambe de son agresseur. Il ne résista pas à cette attaque foudroyante et lâcha son couteau. Maddy ramassa sa chaussure et se précipita de l’autre côté du bureau tandis que Gibbs et Tony attrapaient Michaels et lui passaient les menottes.
Kate s’approcha de Maddy et, voyant le désarroi de la jeune femme, la conduisit dans son bureau et l’installa sur le canapé. Elle resta quelques instants avec elle, la laissant pleurer sur son épaule. Gibbs apparut soudain dans l’embrasure de la porte, et fit signe à Kate de le suivre. McGee leur emboîta le pas mais quand Tony fit mine de faire de même, Gibbs secoua la tête et lui montra Maddy, allongée sur le canapé en train de pleurer. Tony s’avança vers elle tandis que les autres conduisaient Michaels au siège du NCIS pour mettre ses aveux par écrit.
« - Maddy ? demanda Tony en s’agenouillant devant la jeune femme. Ça va ?
- J’ai connu mieux, répondit Maddy en essuyant ses larmes – elle n’avait jamais aimé que Tony la voie pleurer.
- Je… Ecoute, Maddy, je crois que je n’ai pas été très correct avec toi ces derniers jours.
- Ce n’est pas grave, répondit-elle en se levant précipitamment et en allant à son bureau.
- Maddy… dit Tony en se levant. Je… je ne sais pas quoi dire.
- Alors ne dis rien, dit-elle en se tournant vers lui.
- Je voudrais comprendre.
- Comprendre quoi ?
- Pourquoi tu m’as trompé, pourquoi tu me l’as dit… »
Maddy resta silencieuse quelques instants, essayant de retenir les larmes qui revenaient inexorablement.
« - Tu n’étais pas là, Tony, voilà pourquoi je t’ai trompé.
- Je ne comprends pas.
- Mais enfin, c’est simple, pourtant, non ? s’énerva-t-elle soudain. Tu n’étais jamais là ! Durant les cinq ans qu’on a passés ensemble, tu as été muté trois fois ! Pittsburgh, Philadelphie, Boston. Tu n’étais jamais là quand j’avais besoin de toi !
- Je revenais tous les week-ends, dit Tony qui commençait à sentir la moutarde lui monter au nez.
- Mais ça n’était pas suffisant ! J’avais besoin de plus que deux nuits par semaine ! J’avais besoin de toi tous les jours ! Quand j’avais des problèmes au boulot, que je voulais t’appeler, tu ne répondais pas, tu étais en mission où je ne sais où ailleurs. Quand j’avais juste envie de parler un peu, que tu me dises des mots doux, tu n’avais jamais le temps. J’avais besoin de toi et tu n’étais pas là ! J’avais besoin que tu me fasses l’amour toutes les nuits, que tu me dises ‘je t’aime’, que tu me réconfortes, que tu me consoles, que tu me prennes juste dans tes bras et que tu me berces quand j’étais triste. Mais tu n’étais pas là… Alors j’ai voulu essayer avec quelqu’un d’autre. Mais je me suis rendue compte que ça ne marchait pas, parce que malgré tous nos problèmes, malgré ton absence et mes attentes insatisfaites, malgré tout ça, je ne pouvais pas m’empêcher de t’aimer. »
Tony la regarda quelques secondes, comme pétrifié. Il ne savait pas tout cela. Durant six ans il avait cru que c’était parce qu’elle ne l’aimait pas assez, et là il découvrait qu’au contraire c’était parce qu’elle l’avait trop aimé.
« - Pourquoi tu ne m’as pas dit tout ça il y a six ans ? demanda-t-il d’une voix blanche.
- Je pensais que c’était mieux pour tous les deux qu’on se sépare.
- Pourquoi ? Si tu m’aimais vraiment, pourquoi ?
- C’est justement parce que je t’aimais que j’ai décidé que ce serait mieux qu’on vive chacun notre vie. Tu n’aurais pas pu arrêter de partir à droite à gauche. Je savais que tu adorais ton boulot et il était hors de question que je me mette en travers de ta route. Et… je sais que j’ai été dure avec toi quand je t’ai « plaqué », mais j’ai voulu que tu me considères comme une femme sans cœur, comme une mégère, une femme méchante, parce que je pensais que ce serait plus facile pour toi de refaire ta vie après.
- Alors tu… tu t’es sacrifiée ? demanda Tony, incrédule.
- Oui, et alors ? Qu’est-ce que ça change ? demanda Maddy amèrement en allumant une cigarette. »
Tony n’en revenait pas. Il n’aurait jamais cru qu’une femme puisse faire passer son bonheur à lui avant son bonheur à elle. Et surtout pas Maddy Saint-John.
« - Arrête, dit-il en lui retirant machinalement la cigarette de la bouche et en l’écrasant dans le cendrier. Ça va te tuer.
- C’est ton absence qui va me tuer, murmura-t-elle en baissant la tête. »
En entendant ces mots, Tony comprit que tout n’était pas perdu, qu’il avait encore une chance d’être heureux et, lui relevant doucement le menton, il lui dit :
« - Je suis là, maintenant, et je ne compte pas repartir de sitôt.
- Je ne comprends pas, dit Maddy d’un air perplexe.
- Tu avais tort, tout à l’heure en disant à l’autre fou que je ne t’aimais plus. C’est faux parce que je n’ai jamais cessé de t’aimer. Même quand tu m’as dis que tu m’avais trompé. Je t’ai détesté de toutes mes forces, mais je t’aimais encore plus. »
Maddy ne comprenait plus ce qui lui arrivait. Partagée entre l’envie de rire et celle de pleurer, elle dut faire une sacrée tête car Tony parut soudain inquiet.
« - Maddy ? Ca va ? Ca n’a pas l’air de te faire plaisir… »
Pour toute réponse elle se hissa sur la pointe des pieds et l’embrassa fougueusement. Surpris mais heureux, Tony se laissa faire. Quand ils se séparèrent, Maddy demanda d’une petite voix :
« - Alors, ça veut dire que tu m’as pardonnée ?
- Tu sais bien que je te pardonne toujours tout, ma puce, fit Tony en souriant tendrement. »
Cette fois-ci, ce fut lui qui prit l’initiative du baiser. Il fut plus tendre et plus doux que le précédent. Puis, Maddy se blottit dans les bras de Tony et ils restèrent ainsi, enlacés, pendant quelques minutes. Puis Maddy remit ses chaussures, attrapa son manteau et son sac et éteignit les lumières.
« - Hey ! Qu’est-ce que tu fais ?
- Tu viens, dit-elle en prenant sa main et en l’entraînant dehors. On rentre à la maison. »
Pour toute réponse, Tony sourit. Une nouvelle vie s’offrait à lui, en compagnie de la seule femme qu’il ait jamais aimé.
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